nickmillevoi
gaffer

Ricart - Millevoi Quartet
Haitian Rail LP
Gaffer records 2013

Il n’y a pas si longtemps de cela j’ai évoqué ici le formidable dernier album en date de Many Arms, Suspended Definition ou comment déverser une bonne grosse bassine de freeture bouillonnante dans nos petites oreilles chastes et fragiles trop habituées au gras du noise-rock ou du sludge sataniste. Et si vous avez bien tout suivi et tout compris (il y aura interro générale à la fin de la chronique), Many Arms est l’un des groupes/projets du guitariste Nick Millevoi. Comme promis, je vais vous causer maintenant d’Haitian Rail, soit l’album publié par un quartet dont Millevoi est également le coleader, en compagnie du bassiste Edward Ricart… « quartet » ? « coleader » ? Oui, cette terminologie indique effectivement que maintenant on va commencer à parler musique pour de vrai.
Débutons les présentations avec Edward Ricart lui-même, ici il s’occupe donc de la basse mais il est également et surtout guitariste : il a dans le passé collaboré avec Tim Daisy (batteur et compagnon de longue date de Ken Vandermark par exemple) et il est la tête pensante d’une autre formation, le Edward Ricart Quartet – évidemment ! – dont je ne connais malheureusement qu’un seul album, intitulé Ancón. Le line-up du Ricart - Millevoi Quartet comprend également le saxophoniste Travis Laplante que l’on connait surtout pour être l’un des deux biniouteurs hystériques des quasi-insurpassables Little Women (deux albums et demi au compteur et principalement publiés chez Aum Fidelity, à écouter d’urgence) ; enfin le poste de batteur est occupé par le musicien le plus éclectique du lot et dont le curriculum vitae est long comme mon bras les jours de jusqu’à-plus-soif : Ches Smith joue ou a joué avec Xiu Xiu, Secret Chiefs 3, 7 Year Rabbit Cycle, Theory Of Ruin (?), Elliot Sharp, Tim Berne… bref, y’a vraiment du bonhomme.
Haitian Rail est donc l’œuvre d’un super-groupe, ce concept fumant que tous les rockers amnésiques du monde entier envient au jazzeux de toute la Terre et même d’ailleurs (en plus de leur jalouser leur indéniable virtuosité cathartique et de tenter de la copier de la façon la plus abominable qui soit, c’est-à-dire en se branlant la nouille progressive – enfin bref, je m’égare encore une fois). En ce qui concerne Haitian Rail je ne vais par contre pas vous faire le coup du free jazz joué avec l’énergie du rock et/ou la crasse de la noise parce que c’est n’est pas tout à fait ça non plus – à ce sujet voir plutôt les Many Arms et Little Women mentionnés plus haut. Non, Haitian Rail est idiomatiquement parlant un vrai disque de jazz moderne et énervé avec ses (très) brèves expositions colemaniennes du pourquoi et du comment, ses nombreux solos (notamment de batterie), ses parties dialogués à deux ou à trois musiciens et ses moments d’improvisation collective où les quatre instrumentistes se jettent ensemble et tête la première dans la mêlée et pas seulement pour chier dans la colle.
Bon, ça a tendance à vous refroidir les bas instincts, un petit solo de batterie par ci par là ? Habituellement, oui, moi aussi… D’ailleurs il y en a un dès le premier titre du disque, le bouillonnant Linive mais il ne faut pas s’arrêter à ce genre de détails ni bloquer sur de tels préjugés rétrogrades car : tous les solos (de batterie ou autre) sont finalement de courte durée et servent à chaque fois parfaitement de transition à ce qui suit juste après, genre je fais monter la tension doucement mais sûrement ; chaque musicien présent sur ce disque est un demi-dieu dans son domaine et a suffisamment d’intelligence instinctive pour mener sa barque sans casser les gonades de l’auditeur ; enfin, s’il est vrai que Haitian Rail peut se targuer d’être un disque assez cérébral, il s’agit également d’un disque ultra énergique voire acharné et donc aux retentissements profondément tenaces. Une fois que l’on est bien rentré dans ce disque, difficile d’en ressortir de sitôt et même de le cartographier définitivement : les six compositions d’Haitian Rail révèlent sans cesse de nouvelles ouvertures, de nouvelles correspondances. Ceci n’est donc pas qu’un disque de free jazz bien barré et largement au dessus de la moyenne, ceci est un vrai disque de musique vivante. Incroyablement vivante, même.

Hazam (04/06/2014)